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Histoire et théories de l’art-thérapie — deux pionnières, quatre cadres théoriques, mécanismes d’action et niveau de preuve

Comment l’art-thérapie est-elle née, et qu’est-ce qui la rend thérapeutique ? Les deux traditions de Naumburg et de Kramer, les cadres psychodynamique, jungien, humaniste et cognitivo-comportemental, des mécanismes comme l’externalisation et le traitement non verbal, et le niveau de preuve issu des essais randomisés et des revues systématiques, au niveau universitaire.

Dernière révision 2026-09-29

Qu’est-ce que l’art-thérapie ?

L’art-thérapie utilise la création plastique — dessin, sculpture, collage, etc. — et les œuvres qui en résultent comme support de changement psychologique, dans une relation avec un thérapeute formé. L’essentiel n’est pas la qualité du résultat, mais le processus de création et ce qui s’y vit. Elle ne s’adresse donc pas qu’aux personnes « douées en dessin ».

La même activité n’a pas le même but lorsqu’elle relève du loisir ou de l’enseignement artistique. L’art-thérapie est une pratique clinique avec évaluation, objectifs, relation thérapeutique et code de déontologie.

Deux pionnières, deux traditions

Le terme « art-thérapie » aurait été employé pour la première fois en 1942 par le peintre britannique Adrian Hill, qui avait constaté que dessiner l’aidait à guérir dans un sanatorium. Aux États-Unis, deux femmes ont ouvert des voies différentes.

Margaret NaumburgEdith Kramer
PositionPsychothérapie par l’art (art psychotherapy)L’art comme thérapie (art as therapy)
Ancrage théoriquePsychanalyse : l’image comme expression symbolique de l’inconscientPsychanalyse : la fonction de sublimation de la création elle-même
Rôle de l’œuvreSupport d’associations libres et d’interprétationProcessus qui transforme le conflit en forme créative
Attention du thérapeuteDialogue verbal autour de l’œuvreSoutien du processus créatif et de sa qualité

Naumburg (1966) voyait l’image comme un contenant pour ce que les mots ne peuvent pleinement dire et en explorait le sens avec le patient. Kramer (1971) estimait que le processus par lequel l’enfant transpose ses pulsions destructrices dans une œuvre est lui-même soignant. La plupart des art-thérapeutes combinent aujourd’hui les deux approches selon les situations. L’Association américaine d’art-thérapie a été fondée en 1969 et l’association britannique en 1964 ; en France et ailleurs, des formations et des cadres professionnels se sont ensuite structurés.

Quatre cadres théoriques

  • Approches psychodynamiques : elles traitent les images comme des expressions de conflits et de défenses inconscients, en travaillant le transfert dans la relation triangulaire thérapeute–patient–œuvre.
  • Approches jungiennes : elles traitent les images comme des symboles et utilisent l’imagination active, qui consiste à faire venir des images de l’inconscient et à dialoguer avec elles. Jung voyait dans ses propres mandalas et dans ceux de ses patients un mouvement vers l’intégration de la psyché (Jung, 1959). Les techniques de mandala sont reprises avec les données au chapitre 4.
  • Approches humanistes, centrées sur la personne : elles privilégient l’expérience subjective et l’exploration de soi plutôt que l’interprétation. Natalie Rogers, fille de Carl Rogers, a développé une thérapie par les arts expressifs centrée sur la personne, qui circule entre arts plastiques, mouvement et écriture (Rogers, 1993).
  • Approches cognitivo-comportementales : elles visualisent par l’image la boucle pensées–émotions–actions et font dessiner et répéter des stratégies d’adaptation. Elles conviennent à des objectifs structurés comme la gestion de l’anxiété ou de la colère.

Qu’est-ce qui agit ?

Mécanismes souvent avancés pour l’art-thérapie :

  • Externalisation : poser sur le papier des émotions emmêlées permet de les regarder avec du recul.
  • Traitement non verbal : des expériences difficiles à mettre en mots — souvenirs traumatiques, vécu des jeunes enfants — peuvent être travaillées par l’image et les sens.
  • Contrôle et maîtrise : choisir des matériaux et transformer des formes donne le sentiment de « pouvoir changer quelque chose ».
  • Détente physiologique : dans une étude de Kaimal, Ray et Muniz (2016), environ trois quarts des adultes ayant créé librement pendant 45 minutes présentaient une baisse du cortisol, l’hormone du stress, quelle que soit leur expérience artistique. L’étude n’avait toutefois pas de groupe témoin, ce qui en limite l’interprétation.

Que disent les preuves ?

La recherche sur l’efficacité de l’art-thérapie reste limitée en quantité comme en qualité.

  • Un rapport britannique d’évaluation des technologies de santé (Uttley et al., 2015) a examiné 15 essais randomisés d’art-thérapie pour des troubles psychiques non psychotiques : la plupart montraient des résultats plus favorables que les groupes témoins, mais la petite taille des échantillons et un risque de biais élevé empêchaient de conclure fermement.
  • Regev et Cohen-Yatziv (2018) ont passé en revue 27 études chez l’adulte et relevé des résultats positifs dans plusieurs groupes — patients atteints de cancer, personnes traumatisées, personnes souffrant de schizophrénie —, tout en soulignant la diversité et les limites des protocoles.

En somme, l’art-thérapie est un traitement prometteur dont les preuves s’accumulent encore. Lorsqu’il existe des traitements bien établis, comme pour la dépression sévère ou le TSPT, elle a davantage sa place en complément qu’en remplacement.

Questions de vérification

Question 1. Un enfant tape rageusement sur de l’argile, façonne un monstre, puis se calme. Sur quoi Naumburg et Kramer porteraient-elles respectivement leur attention ?

Réponse. Naumburg s’attacherait à explorer avec l’enfant ce que symbolise le monstre. Kramer soulignerait que le processus de sublimation lui-même — le passage de la pulsion destructrice dans la forme d’une œuvre — est soignant.

Question 2. L’énoncé « L’art-thérapie est un traitement dont l’efficacité contre la dépression est prouvée » est-il exact ?

Réponse. C’est exagéré. Certaines études montrent des résultats favorables, mais beaucoup sont petites et de faible qualité : les preuves restent limitées. « Prometteuse, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires » est la formule exacte.


Références

  • Hill, A. (1945). Art Versus Illness. George Allen & Unwin.
  • Naumburg, M. (1966). Dynamically Oriented Art Therapy: Its Principles and Practices. Grune & Stratton.
  • Kramer, E. (1971). Art as Therapy with Children. Schocken Books.
  • Jung, C. G. (1959). Concerning mandala symbolism. In The Archetypes and the Collective Unconscious (Collected Works, Vol. 9, Part 1). Princeton University Press.
  • Rogers, N. (1993). The Creative Connection: Expressive Arts as Healing. Science & Behavior Books.
  • Kaimal, G., Ray, K., & Muniz, J. (2016). Reduction of cortisol levels and participants’ responses following art making. Art Therapy, 33(2), 74–80.
  • Uttley, L., et al. (2015). The clinical and cost effectiveness of group art therapy for people with non-psychotic mental health disorders: A systematic review and cost-effectiveness analysis. Health Technology Assessment, 19(18), 1–120.
  • Regev, D., & Cohen-Yatziv, L. (2018). Effectiveness of art therapy with adult clients in 2018—What progress has been made? Frontiers in Psychology, 9, 1531.